Asher Lev, personnage principal du roman de Chaïm Potok, est un doux mélange de Marc Chagall et de Chaïm Potok lui-même [1]. Celui-ci, mort aux USA il y a quelques années, laisse une œuvre merveilleuse, emplie de sagesse hassidique. Rabbin romancier, il vécut la double vocation de son personnage Asher Lev, peintre juif orthodoxe dont il explore les années de formation à New York puis en France. Par le biais d'une fiction aux couleurs vives, Chaïm Potok réfléchit sa propre richesse et son propre conflit. En hébreu, "asher" signifie "quelqu'un", et "lev" signifie "cœur". On pourrait traduire Asher Lev" par "un cœur". En Asher Lev, c'est tout cœur humain et tout le cœur humain que scrute Chaïm Potok. Rien d'étonnant à cela. L'artiste n'est-il pas un révélateur ? Et le "juif", ne tend-il pas malgré lui un miroir au coeur humain ? La figure de l'artiste juif met le cœur humain à nu : grâce, conflit, vocation.

L'histoire

Asher Lev, fils unique de Rivkeh et Ariel Lev, naît en 1943 dans un quartier de Brooklyn. Son père, Aryeh Lev, est le bras droit du Rebbe [2], le responsable de leur petite communauté. Cette communauté hassidique est originaire de Ladov, un village russe. Aryeh passe son temps à voyager pour promouvoir la spiritualité de Ladov et fonder des communautés. Le Rebbe devient vieux. Il est sans descendance. Chacun se demande qui lui succèdera. Aryeh Lev espère secrètement que son fils suivra ses traces, deviendra rabbin et qui sait, succèdera au Rebbe. Or l'enfant déjoue son attente. Il révèle très tôt d'exceptionnelles dispositions pour le dessin : "Je me revois, dès l'âge de quatre ans, un crayon dans ma petite main crispée et maladroite dessinant mon univers sur des papiers, les marges des livres et même sur les murs. Je traçais les limites de cet univers."[3] Le malentendu s'installe entre Asher Lev et son père, convaincu que ce don vient de "l'autre côté", le côté des ténèbres. Asher Lev dessine au lieu d'étudier. On lui reproche l'inutilité de son don : que pèse un dessin face à la Torah et à l'urgence de la faire aimer ?

Contre toute attente, le Rebbe soutient sa vocation. Il se révèle son meilleur appui. De loin en loin, il le convoque dans son grand bureau où, silhouette lumineuse et fragile, il révèle à l'enfant effrayé que sa vocation de peintre consonne avec son être juif. Il obtient du père de le confier à un grand sculpteur. L'enfant prodige va au musée, reproduit inlassablement des œuvres chrétiennes et profanes, scènes de nu, crucifixions. Il se passionne pour "Guernica", le tableau de Picasso, qui cristallise sa propre vision. Dans ces traditions étrangères à la sienne, il puise un jour la force de représenter sa mère, écartelée par le conflit de son mari et de son fils, vivant chaque jour dans l'attente de leur retour à la maison. Ses propres parents, eux, ne sont jamais revenus de la Shoah. Asher Lev peint donc sa mère les bras en croix à la fenêtre de l'appartement : "j'ai senti les souffrances et la solitude de maman et c'est ça que j'ai voulu peindre. […] Rien dans la tradition juive ne pouvait servir de modèle pour mon tableau."[4] Le modèle de la crucifixion s'impose à lui. Sa première exposition, centrée sur les "Crucifixions de Brooklyn" [5], lui vaut le triomphe de la critique et l'incompréhension de sa communauté. Suivant le conseil du Rebbe, il doit s'éloigner. Il part en France où il continue d'être juif observant et peintre.

La première partie du cycle, "Je m'appelle Asher Lev", contenait en filigrane le thème du sacrifice d'Abraham. Le père du peintre, consentant à la mystérieuse volonté du Rebbe, faisait le sacrifice de son fils mais aussi de sa vision étroite du judaïsme. La deuxième partie du cycle file admirablement le thème. En France, Asher Lev se marie avec Devorah qui met au monde leurs deux enfants, Rocheleh et Avrumel. Le petit Avrumel montre une attirance étonnante pour la Torah. Le Rebbe, toujours en contact avec Asher Lev, voit en cet enfant le signe de sa succession. Un jour, dessinant à la craie le sacrifice d'Abraham sur le tableau noir d'une école, Asher Lev se surprend à donner à Isaac les traits de son fils. Le judaïsme avait donné naissance à l'art en Asher Lev ; voici que l'art le ramène au judaïsme et l'accomplit. Asher Lev consent à offrir son fils à la communauté qui l'a porté mais aussi blessé. A la fin du livre, sa peinture aborde des rivages inconnus.

L'inachèvement de la Création

Le cycle d'Asher Lev saisit avec force la paradoxale proximité de la vocation religieuse et de la vocation artistique. Les deux visent la même réalité : la g(G)râce de Dieu. Mais elles le font par des moyens différents : la religion use d'une langue commune et connue, transmission d'une révélation à laquelle chacun peut répondre, s'inscrivant dans l'immense histoire de la foi ; l'art, lui, s'affronte à l'inconnu du langage, rendant chacun contemporain du jaillissement de la grâce. Ce faisant, l'art peut témoigner de Dieu en tant qu'il demeure inconnu. Il y a une distance nécessaire entre les deux vocations, distance qui déchire et bénit Asher Lev. Cette distance signifie que Dieu est plus grand que tout langage car Il est véritablement autre. Tel est le témoignage d'Asher Lev, bien dérangeant car il empêche de tourner en rond. L'artiste révèle des liens inédits entre ce qui est connu et ce qui est inconnu, ce qui est visible et ce qui est invisible. Le Rebbe a compris cela. Il a saisi que ce grand peintre apparemment iconoclaste contribue, selon la sagesse hassidique, à réconcilier les mondes et à réparer les cassures de l'univers : "[l'artiste] doit voir ce que personne d'autre ne doit voir, il doit voir les liens, les connections, ce qui lie les choses entre elles dans le monde. Même si les liens sont laids et mauvais, l'artiste doit apprendre à les voir et à les reproduire. J'ai dit à Jacob Kahn qu'un Rebbe aussi devait voir les connections, et si ce Rebbe les voit vraiment, s'il est capable, grâce à la bonté et à la miséricorde du Maître de l'univers de voir comme le Maître de l'univers Lui-même, alors il s'apercevra que tout est parfait." [6] Faisant cela, l'artiste collabore à l'achèvement de la Création inachevée : "Il est dit que le Maître de l'univers a besoin de l'homme pour vraiment terminer la Création. Sans l'homme, qu'est Dieu ? Et sans Dieu, qu'est l'homme ? Tout le monde a besoin de l'aide d'autrui pour terminer l'œuvre de Création qui n'est jamais vraiment finie. Tout le monde, un artiste, un Rebbe, tout le monde."

Or c'est dans la douleur d'un inachèvement qu'est née la vocation d'Asher Lev. Alors qu'il était tout enfant, il a vu sa mère sombrer dans une profonde dépression suite à la mort accidentelle du dernier survivant de sa famille : "C'est resté inachevé", disait-elle à son enfant, "il ne faut pas que l'œuvre de mon frère reste inachevée", "tu comprends ce que c'est de laisser une œuvre inachevée ?" [7] Asher deviendra peintre pour consoler sa mère, pour achever en chaque tableau ce monde inachevé.

Conclusion

Ce livre est brûlant et mystérieux comme la vie. On y rencontre à chaque page la couleur et la texture du réel, tel qu'il se forme dans les yeux d'un enfant et finalement d'un peintre. C'est un livre sur le regard – regard sur le dessin des choses, le destin humain, et le Dessein mystérieux qui brille à travers eux. C'est aussi un livre sur la fidélité : la double fidélité d'Asher Lev au judaïsme et à son art permet le déploiement non seulement de son œuvre à la gloire de Dieu, mais aussi de l'œuvre de sa communauté qui trouve en Avrumel un futur Rebbe. Il y a pour tout cela un prix à payer. A l'issue de la querelle des icônes, le christianisme a justifié les images dans l'incarnation du Fils de Dieu. Le judaïsme les justifie d'emblée dans ce que Catherine Chalier, philosophe d'inspiration hassidique (comme son maître Emmanuel Levinas), appelle "le respect inconditionnel du visage humain, seule image de Dieu selon la Torah". Elle continue : "En attendant l'ultime face à face, c'est devant le visage de l'autre homme […] que chacun se trouve. Les images, sublimes ou maladroites, créées par les hommes ne doivent pas le faire oublier. C'est cela, et seulement cela, qui est interdit." [8] Asher Lev, le peintre, ne fait pas oublier l'autre homme. Au contraire, il se souvient de lui dans la peinture, lui offrant un surcroît de vie : rue de son enfance à Brooklyn, vieux marchand de couleurs, mère crucifiée par l'attente à la croisée de la fenêtre. Plus tard, il va vers l'inconnu, vers d'autres mémoires, celle de sa femme Devorah qui vécut trois années dans un appartement sous scellés durant l'occupation. Le livre se termine sur cette métamorphose : "des formes blanchâtres se meuvent sur des fonds étranges teintés de noir et de rouge, ce sont des phantasmes bizarres dans des pièces sous scellés." [9] Ce qu'il assume désormais dans sa peinture, ce sont les visages sans visage, défigurés ou encore à naître. Son œuvre sans beauté ni éclat repousse et révèle. A sa manière, Asher Lev assume pleinement le divorce moderne entre l'art religieux et l'art profane. Ce n'est pas parce qu'il ne peint pas des scènes bibliques qu'il n'est plus juif, au contraire. Parce qu'il est juif, il peut peindre l'homme à nu, misérable et royal, fragile et précieux. De même, Rouault ne fut pas davantage chrétien lorsqu'il peignait le Christ que lorsqu'il peignait les clowns et les prostituées. De même encore, Rembrandt peignit la figure du Christ d'une telle façon que le croyant et le non-croyant se pressent aujourd'hui dans les musées du monde vers le miracle d'une apparition vraie. Le juif artiste (le chrétien artiste) est l'ambassadeur d'une ressemblance perdue : il est tenu d'aller vers ce qui n'est pas Dieu, là où est Son image. Dieu lui-même n'a-t'il pas vécu cet exode en tant que créateur et sauveur ? Ce faisant, ne s'est-il pas heurté aux nuques raides, aux bien-pensants ? Or il fallait qu'il en soit ainsi, pour que la sagesse divine soit justifiée par toutes ses œuvres [10]. A la fin du roman, qui ne résout aucune contradiction, Asher Lev, mal compris par les siens, en porte à faux avec la critique, ne cherche plus la gloire des hommes mais bien celle de Dieu.

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[1] C. Potok, "Je m'appelle Asher Lev" (Paris 1973), "Le don d'Asher Lev" (Paris 1990). Ses romans les plus connus sont "L'élu" et "La promesse", peinture d'une amitié entre deux jeunes américains, un juif orthodoxe et un juif libéral, au moment de la création de l'état d'Israël.

[2] "Rebbe" signifie "père". 

[3] C. Potok, "Je m'appelle Asher Lev" (Paris 1973) 14. 

[4] C. Potok, "Je m'appelle Asher Lev" (Paris 1973) 381. 

[5] Ce trait rappelle Marc Chagall qui peignit de nombreuses crucifixions.

[6] C. Potok, "Le don d'Asher Lev" (Paris 1990) 104. 

[7] C. Potok, "Je m'appelle Asher Lev" (Paris 1973) 27, 56, 130.

[8] C. Chalier, "L'image dans le judaïsme", NRth 120 (1998) 603. 

[9] C. Potok, "Le don d'Asher Lev" (Paris 1990) 355.

[10] Lc 24,26 / 7,35