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Que peut-on dire à propos de la date de rédaction du Cantique ?

 

L’introduction des grandes bibles la situe au IVe siècle AC. Le retour d’exil et la reconquête de la terre auraient permis à un compilateur de rassembler des poèmes datant du roi Salomon. Mais il y a d’autres hypothèses : un spécialiste du Cantique, Gianni Barbiero, salésien qui enseigne au Biblicum à Rome, place sa rédaction au IIIe siècle. En effet le Cantique est truffé d’aramaïsmes, de termes persans et égyptiens, ce qui suppose qu’Israël se soit ouvert à des cultures et courants de pensée postérieurs au retour d'exil.

 

Non seulement il y a des termes égyptiens dans le Cantique, mais aussi toute une présence de l’Egypte sous d’autres aspects. Par exemple, quand le bien-aimé prend la parole pour la première fois, il dit : « à ma jument dans l’équipage de Pharaon, je te compare, ma compagne » (1,9). Il y a aussi la question du « lis des vallées » (2,1). En réalité on ne sait pas trop à quelle fleur renvoie le mot hébreu shoshannah : ce pourrait être aussi le lotus, de l'égyptien « Sšn ». Le lotus, sous l'eau pendant la nuit, émerge quand viennent les rayons du soleil. Ainsi l’Egypte avait imaginé que le dieu Râ, dieu du soleil, était né d’un lotus. Derrière il y a la thématique de l’amour qui traverse la mort. C’est très discret dans le Cantique, mais de petits moments nourrissent cette intuition. Par exemple le passage où la bien-aimée sur sa couche cherche son bien-aimé au long des nuits (3,1-4), puis le même passage dramatisé au chapitre 5. Cette fois elle le cherche mais ne le trouve pas ! De petites notations comme celle-là  montrent que, sous l’apparence d’un amour merveilleux – certains exégètes ont dit : c’est l’amour paradisiaque –, mine de rien il y a un affrontement au manque et à la mort.

Au IIIe siècle, l’Egypte était à la mode en Israël, comme pour nous en France au XVIe s, les antiquités grecques et romaines. De plus cette époque, celle des Lagides, fut temps de paix pour Israël. Or c'est dans la paix que fleurissent les chants d'amour, alors qu'en temps de guerre on a d'autres choses à penser !

 

à la base du Cantique, il y a probablement des chants d’amour syriens et égyptiens qui ont été collectés et réécrits à l'époque de Salomon. Puis, au IIIe siècle, une seule main se serait saisie de tout cela et aurait tissé l’ensemble des morceaux. Une seule main car il y a une véritable unité de style dans le Cantique (sauf peut-être à la fin avec la définition de l’amour). 

 

A-t-on une idée de l’auteur ?

 

La voix qui domine dans le Cantique est la voix de la bien-aimée : elle est au début, à la fin, dans toutes les transitions. L’unité littéraire du Cantique n’est pas facile à trouver mais quand on lit attentivement le texte, on voit émerger une cohérence liée à un trajet intérieur de la bien-aimée. Au fond, le Cantique dépeint une femme qui fait mémoire de son grand amour. Et le flux de sa rêverie donne la parole à son bien-aimé, aux compagnons du bien-aimé et aux filles de Jérusalem. Une odyssée intérieure se met en place, rêverie révélatrice. Car une question insiste en filigranne : quel est cet amour qui me traverse ? 

Par les méandres de la mémoire et du désir, la rêverie éveillée de la bien-aimée la conduit vers l'origine de tout amour : Yah, le Dieu de Moise, le Dieu biblique. Cest sans doute pourquoi le nom de Dieu n’apparaît qu’une seule fois, à la toute fin du poème (8,7), dans une sorte de « définition » de l’amour (8,6-7). 

 

À cause de cette prégnance de la bien-aimée, André LaCocque pense que l’auteur du Cantique est une femme. Cette prégnance va jusqu'à faire dire à la bien-aimée une parole qui a posé problème à la tradition : « Sous le pommier je t’ai éveillé » (8,5). Cette parole, effectivement prononcée par la bien-aimée dans le texte consonnantique, a indigné les scribes. En effet, si on respecte la lecture allégorique, seul Dieu peut éveiller la bien-aimée, figure d'Israël ou de l'âme, et non l'inverse ! Les scribes ont donc modifié  le verbe originellement au féminin pour l'attribuer au Bien-aimé...

 

Pourquoi est-il mis sous le nom de Salomon ?

 

Là encore il n’y a pas de réponse unilatérale et close. En hébreu, « Cantique (de) Salomon » peut vouloir dire soit « de », soit « à », soit « à propos » de Salomon. 

Rachi, un commentateur juif qui vivait à Troyes au XIe siècle, donne une belle interprétation :  Salomon (Schelomo) renvoyant à la paix (shalom), le Cantique serait un chant écrit par Israël pour le vrai roi de paix qui est Dieu. À Salomon répond la Shulamite (7,1), la « pacifiée ». 

 

Une autre interprétation du titre s’appuie sur le passage de 1 R 3,1 qui narre le mariage de Salomon avec la fille de Pharaon. Le Cantique des cantiques en serait une sorte de commentaire, une célébration à plusieurs voix. 

 

Cependant Salomon ne se confond pas avec le Bien-aimé. Il intervient comme l'une de ses figures possibles. D’autant que Salomon est critiqué par le Cantique. Bien sûr il est le type même de l’amoureux : « Venez voir, filles de Sion, le roi Salomon, avec le diadème dont sa mère l'a couronné au jour de ses épousailles, au jour de la joie de son cœur » (Ct 3,11). Mais à la fin du poème, après la définition de l’amour, il y a trois petites énigmes dont on se demande ce qu’elles viennent bien faire là (8,8-13). à mon sens, ce sont des contre-exemples de ce qu’est l’amour vrai. Dans l'une de ces énigmes il est dit : «Salomon avait une vigne à Baal-Hamon ; il a donné la vigne aux gardiens : son fruit rapportera bien mille pièces d’argent... / Ma vigne à moi, elle est là, devant moi. Les mille pour toi, Salomon, et deux cents pour les gardiens de son fruit ! » (Ct 8,11-12). Baal-Hamon veut dire « époux de multitudes ». Cela fait sans doute référence aux femmes étrangères prises par Salomon. La réponse de la bien-aimée peut se comprendre ainsi : « la vigne que je suis, je ne veux pas en faire commerce ; garde ton argent pour toi, Salomon, ton chantage ne m’intéresse pas ! ». 

 

Le genre littéraire du Cantique est bien particulier : peut-on le préciser ?

 

Jean-Pierre Sonnet, merveilleux exégète et poète jésuite, auteur de plusieurs articles1 sur le Cantique, dit qu’il est comme un livret d’opéra,  des paroles à s’approprier, des paroles à dire. 

La compréhension littéraire du Cantiques a oscillé entre deux pôles : collection de poèmes ou pièce de théâtre... mais alors une pièce de théâtre loin de nos conceptions modernes d’unité de temps, de lieu et d’action ! Il y a pourtant dans le Cantique quelque chose d’une action, une action intérieure. En vérité, on est dans une sorte de poème chanté ou de théâtre poétique : une forme d'oratorio jubilatoire.

 

C’est assez unique dans l’Ecriture ?

 

Oui, c’est unique dans l’écriture. On trouve de la poésie chez les prophètes et dans les livres de sagesse, surtout les psaumes, eux aussi à plusieurs voix – mais les psaumes sont beaucoup plus courts et ont une fonction liturgique, plus ou moins identifiée, dans la prière d’Israël.

 

L’inscription du Cantique dans le Canon des Ecritures a été discutée par les rabbins notamment parce qu’ils se trouvaient en face d'un objet littéraire et théologique non identifié. On disait que c’était des chants à boire d'où Dieu est absent, ce qu'a réfuté la fameuse déclaration de Rabbib Aqiba à la fin du 1er siècle : « Le Cantique est le saint des saints des écritures ».

 

Quelle est sa place dans l’Ecriture ?

 

Pour définir les genres littéraires et théologiques de la Bible, on peut citer ce midrash magnifique qui dit : le cœur de l’Ecriture, c’est la Torah (le Pentateuque), et le cœur du cœur de la Torah c'est les Dix Paroles. Ainsi la Torah est comparable à un diamant, tellement éblouissant qu’il faut deux verres de lunettes pour le regarder sans être ébloui : le verre de la prophétie et le verre de la sagesse. Que fait la prophétie ? Elle rappelle les Dix Paroles sur la scène de l’histoire. La sagesse, elle, les intériorise pour la vie de tous les jours. Or le Cantique parle d'amour. On s’est déchiré pendant des siècles pour se demander s'il parlait de l’amour entre Dieu et son peuple ou bien de l’amour entre un homme et une femme. Mais l’amour fait l’unité : entre l'homme et la femme, de même entre le sens spirituel et le sens charnel ! C'est précisément parce que le Cantique parle profondément de l'amour humain qu'il évoque l'amour de Dieu pour sa création. Ainsi, dans la disposition chrétienne des Ecritures, le Cantique est classé parmi les livres de sagesse. 

 

Et dans la liturgie juive ?

 

Dans la tradition sépharade, le fameux chant « Leha dodi » est chanté lors du shabbat. Il a été composé au 16è siècle à partir du Cantique et invite à accueillir la « fiancée Shabbat ». 

 

On lit aussi le Cantique en entier à chaque fête de Pâque. La façon dont l’allégorie fonctionne dans la liturgie d’Israël est fine et diversifiée : pour Pâque, c’est surtout l’exode qui est vu dans le Cantique. 

 

 

Le Cantique a été interprété très différemment : chant d’amour profane ou poème mystique ?

 

Dans son livre incontournable sur la réception du Cantique des cantiques2, Anne-Marie Pelletier montre qu’il y a un leurre à vouloir chercher le sens original d’un texte faisant tradition. En effet celui-ci est reçu, donc déjà interprété. Nous sommes les fils des Pères de l’Église, puis de la Réforme, puis de la modernité… Vouloir chercher un sens originel dégagé de la réception est impossible. Il est donc important de considérer le Cantique dans l’histoire de sa réception.

 

La parole de Rabbi Aqiba déjà citée fait entrer le Cantique dans le canon au nom de sa puissance allégorique. Le premier type d’interprétation du Cantique est de dire qu'il parle de Dieu et de son peuple. Les chrétiens eux aussi comprendront le Cantique comme concernant d'abord le Christ et l’Église, même si certains Pères, comme Guillaume de Saint-Thierry, disent que, dans les baisers de l’Epoux et de l’épouse, il y a l’inspir entre le Père et le Fils qui est le Saint-Esprit et donnent une interprétation trinitaire.

 

Cette primauté du sens allégorique va durer jusqu’à la Réforme. Après le Moyen Age, avec la Renaissance et l’émergence du sujet interprétant, il va y avoir un intérêt pour le Cantique d’un point de vue anthropologique, quitte à rejeter son sens allégorique. Mais derrière ce refus de l’allégorie par la modernité, il y a une fausse compréhension de ce qu’elle est réellement. En effet Rabbi Aquiba n’a jamais dit : « ça ne parle pas d’un homme et d’une femme MAIS ça parle de Dieu et de son peuple ». Non ! Il se situe dans une unité que notre modernité a déchirée. Pour Rabbi Aqiba, pour l'Antiquité, pour le Moyen-Âge, il n'y a pas de sens spirituel séparé du sens charnel, pas même de sens « érotique ». Après des sècles de déchirement interprétatif, notre époque réalise qu'en parlant d’amour, le Cantique ne prend langue que dans le lien : lien de l’homme et de la femme, lien du corps et de l’âme, lien de l’humain et de Dieu.

 

Doit-il alors nécessairement être interprété symboliquement ?

 

Oui bien sûr, mais en valorisant à fond le sens littéral pour que les sens spirituels puissent se déployer au maximum... et réciproquement ! Le Cantique des cantiques exerce une fascination parce qu’il nous met dans ce lieu du lien.

 

Peut-on lui faire dire n’importe quoi ou y a-t-il des significations qui résistent ?

 

Ce qui ne cesse de résister en chaque verset du Cantique, c'est ce double nœud de l'amour entre l'homme et la femme et entre Dieu et l'humain. C'est là que s'enracinne toute intérprétation.

 

Des exégètes comme Robert et Tournay (1963) ont vu que le Cantique faisait des citations prophétiques. Par exemple : « Je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi » (2,16) cite « Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu » (Jérémie 30,22 et Ezéchiel 36,28). Ils ont donc pensé que le Cantique parlait de Dieu et d'Israël sous couvert d'un homme et d'une femme. Mais, selon l'exégèse décisive de Daniel Lys (1968), c'est tout-à-fait le contraire : l’auteur du Cantique dé-théologise les citations prophétiques, de même qu'il dé-mythologise les nombreuses références aux mythologies amoureuses du Moyen Orient Ancien. Il n’use pas d'un code qu'il faudrait déchiffrer, du genre « on va parler de l’homme et de la femme mais en fait ça parle de Dieu et de son peuple ». Le Cantique reprend les prophètes pour montrer l’insondable épaisseur de l’amour entre un homme et une femme : cet amour est l' « image » même de Dieu (Gn 1,26-28) en l'humain. Jean-Paul II parlera d'une transcendance intérieure à l’amour humain : l’homme et la femme engagés dans l’amour vivent une expérience de transcendance, qu’ils le reconnaissent ou non. 

 

Mais en quoi le Cantique des cantiques peut-il être un thème porteur pour aujourd’hui ? L’amour entre un homme et une femme peut paraître presque démodé à l’ère du gender…

 

Le Cantique met un accent étonnant, merveilleux et surprenant, sur la relation homme-femme comme une relation unique parmi les autres. Elle n'empêche pas d’autres d'amours, mais elle seule est qualifiée par la Genèse d' « image de Dieu » dans l'humain. Ce mystère, même s'il passait de mode, ne cesserait de fasciner le cœur puisqu'il le concerne intimement !

 

N’est-il pas choquant pour un croyant comme pour un non-croyant de parler de Dieu comme d’un amant avec un vocabulaire érotique, anthropomorphique ?

 

à partir du moment où on ne déchire pas le charnel du spirituel, non, cela n’a rien de choquant : Dieu est l'aimant, il est l'amant ! C’est notre modernité déchirée qui nous fait dire que c’est érotique. Le mot « amant » renvoie tout de suite pour nous à un amour seulement charnel, mais Dieu est un. Comme dit magnifiquement Paul Beauchamp, Dieu est unifiant parce qu'il est un. 

 

La Kabbale dit qu’on ne peut pas lire le Cantique avant quarante ans, mais ce n’est pas à cause du côté érotique ! C'est à cause du côté ésotérique, de la maturité demandée par sa lecture.

 

Ce poème oriental n’est-il pas trop loin de nos catégories poétiques pour attirer aujourd’hui ?

 

Il y a d'abord une question de traduction. Pour le spectacle, nous avons beaucoup travaillé à partir de l’hébreu pour arriver à une traduction qui soit audible. Nous avons repris la traduction de la Bible Bayard (2004) qui associe un poète et un exégète (Olivier Cadiot et Michel Berder). Nous avons  changé de petites choses pour les parties récitées ou chantées. Cette traduction de Bayard est remarquable car elle allie simplicité et pureté. On n’est pas plus dépaysé que quand on lit par exemple, dans un genre très différent, Guillevic – je prends exprès l’antithèse. Qui ouvre un livre de poésie contemporaine sera aussi dépaysé !

 

N’y a-t-il pas cependant une utilisation de la symbolique qui nous échappe ?

 

Oui, il y a des noms de fleurs, de lieux, de parfums qui ne nous sont pas familiers, mais la difficulté n’est pas extrême…

 

Cela pourrait même être attirant par le côté un peu insolite, exotique…

 

Je trouve que la plus grande difficulté vient des traductions souvent archaïsantes. Et puis peut-être de la profusion des métaphores. Le Cantique, c’est le « jardin des métaphores » comme l'écrit Jean-Pierre Sonnet, des métaphores qui parfois se chevauchent. Notamment dans cette description du bien-aimé : « Sa tête est en or, en or fin. Ses boucles flottantes, noir corbeau (…) son ventre, bloc d’ivoire couvert de saphirs, ses jambes, colonnes d’albâtre fondées sur socles d’or » (Ct 5,11.15). On dirait une idole. Mais tout amour ne connaît-il pas ces moments d'illusion, surtout en son commencement ? Dans un autre passage, la bien-aimée est presque comparée à la déesse de la lune et des étoiles : «  Tu es (…) terrible, comme des drapeaux en bataille ! Non, ne me regarde plus, tes yeux me troublent ! » (6,4-5).  Les deux descriptions se trouvent dans la 2e partie du Cantique, comme un passage obligé de la relation, pour aller vers la découverte que non, elle n’est pas la source de l’amour, ni lui. L'amour, « ses flèches sont des flèches de feu, une flamme de Yah » (8,6). 

 

Qu’est-ce qui vous amené à monter un spectacle à partir du Cantique ?

 

Le désir de partager à tous la beauté des écritures saintes, et de parler de Dieu comme le secret de tout amour ! Seul un poème fait cela.

 

C’est ce que je porte aussi dans mon enseignement. L’exégèse biblique s’est renouvelée par la narrativité et l’approche poétique des écritures. Il s'agit de retrouver la saveur biblique, évangélique, dans l'étude certes, mais aussi simplement dans la lecture ! Pour cela, rendre sa place à la Bible au cœur de la culture est essentiel.

 

Dans les évangiles, 80% du langage de Jésus est en paraboles. Jésus, « le chemin », raconte une histoire et celui qui écoute fait son bout de chemin. Chacun peut écouter et avancer, le croyant comme le non-croyant. Retrouver cette force de proposition des écritures par la beauté, par l’art, est un chemin de miséricorde. 

 

Pourquoi le recours à différentes techniques ?

 

On voulait embarquer les gens dans un monde, car la poésie est un monde, un paysage. Il semble qu'aujourd'hui la poésie ne parle plus au cœur des gens, même chez les croyants ! Mais comment se laisser surprendre par le Christ si on ne se laisse pas surprendre par la beauté ? Ce n’est pas possible de rester uniquement dans une théologie de paroles abstraites. La Bible est la matrice de l’art occidental ! De plus, je crois à la réconciliation des Eglises, et à la réconciliation de l’Orient et de l’Occident. En Orient on embrasse les icônes, ce sont des écritures vivantes. Un jour on retrouvera cela, car le Verbe n’est pas verbeux ! C’est un Verbe fait chair. 

 

J’avais cette intuition que pour aider les gens à entrer dans un poème, il faut leur donner réellement à voir, à entendre, à toucher. Voilà comment est née l’idée d'une mise en scène, en image et en musique du Cantique.

 

J’ai longuement travaillé le Cantique en recherchant une cohérence narrative, jusqu’à me dire qu’il y avait là matière à partager le texte intégral. Avec une amie plasticienne qui est aussi une sœur de communauté, on a fait une première mise en place d’un texte enregistré, avec musique et installation visuelle. Mais il manquait l’humain. On a rencontré alors un metteur en scène, Michel Viénot. On était trois femmes dans la troupe. Avec Michel, on s’est dit : on va faire avec, honorer le côté pluriel de la bien-aimée qui est à la fois chacun d’entre nous et un peuple. Nous avons donc assumé d'être trois femmes sur scène, exprimant trois facettes de la bien-aimée. Pour le bien-aimé, c'est une voix enregistrée et des images projetées qui le font deviner. Mais il y a bien un 4e acteur sur scène. Dès le départ on voulait jouer avec l'ombre chinoise, dépourvue de traits, de réalisme, qui permet au spectateur de projeter en elle quelque chose d'intime et de mystérieux. Ce 4e acteur, c'est le grand vélum qui sert de décor, voile suffisamment opaque pour supporter les projections et suffisamment transparent pour l'éclairage des ombres.

 

Est-ce que le fait de jouer « l’Epouse de Dieu » en public a changé quelque chose dans votre relation à Dieu, votre manière de croire ?

 

Je ne dirais pas que cela a changé quelque chose, mais cela m’a permis de partager ce qui m'est plus intime à moi-même que moi : l'amour de Dieu. Et cela dans la pudeur du poème. Par exemple, dans la 1e partie, je reçois des lettres : « Tu es belle, ma bien-aimée… ». Il y a des moments d’humour, il faut en mettre un peu pour éviter d’être dans une gravité éthérée ! Mais on arrive dans la 2e partie qui est comme une répétition approfondie de la 1e (je suis d’accord avec Beauchamp pour dire que les chapitres 1 à 5,1 sont répétés et dramatisés par les suivants). Dans cette 2e partie, nous essayons de rendre de plus en plus sensible la transcendance du bien-aimé. On est toutes les trois autour d'une vannerie, en train de la tresser – elle a l’air d’une grande couronne d’épines – et on entend : « Tu es belle, ma bien-aimée… ». C’est alors comme une annonciation. À ce moment-là je pense souvent au moment où, passant la dernière porte de ma vie, je me retrouverai face au Christ. Je me sens portée par ces mots plus grands que moi, et je porte en eux les spectateurs, et toute l'humanité. Ces mots disent vrai. Ils me remplissent de joie...

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