Tu reprends doucement ton ancien métier
de musicien des rues :
tu notes les gouttes
capricieuses de mars
tombant du toit sur les jacinthes,
les oiseaux revenus,
la conversation des filles qui passent
avec leurs secrets.
Toutes les voix se posent sur les balcons, les branches, les fils parallèles
qui traversent ton coeur.

Toutes sont accordées.
Tu cherches des yeux au sommet des arbres,
entre les nuages,
l'ange silencieux qui t'a rapporté
la mesure et la clef.

*

Pierre

Il est le pasteur confirmé du troupeau
mais il n'a pas besoin qu'un ange le soufflette
pour rester humble. Il lui suffit d'entendre
le coq chaque matin.

                                                                           Figure humaine (Gallimard 2008)                                    

*

Le couloir et la porte

Le grand couloir de ton enfance
rayé de lumière
Tu cours là-bas au bout
poursuivi par l'écho de tes propres pas
croyant à quelque gloire au fond
où convergent toutes les lignes de vie
Tu n'as pas vu sur le côté
la seule porte ouverte
encadrant le ciel calme
le regard grave de tes sœurs
et le visage insoupçonné du christ
tout ce qu'aujourd'hui
tu cherches à tâtons

Tu comprends à présent
que la lumière venait de là

*

Immigrés

Ceux qui ne sont inscrits nulle part
regardent au loin la vile illuminée
les immeubles nocturnes
comme de grandes stèles noires
couvertes d'une écriture inconnue
d'un alphabet de feu calligraphié
rigoureux, indéchiffrable
Ils pleurent de tant lire
sans pouvoir traduire
tandis qu'à l'intérieur, en nous
il n'y a rien d'écrit
et que toutes les pages
derrière la nuit
redeviennent blanches 

   

                                              Les marges du jour (La Dogana 1981 - réédition 2011)